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Rencontre avec Claire Georgina Daudin

Le travail de Claire Georgina Daudin met en scène des constructions éphémères : des formes du paysage urbain résultantes d’un processus de constante génération et disparition. Ses dessins et sculptures naissent d’une réflexion sur le geste et la trace, où la mémoire s’incarne dans la matière, afin de traduire un état précaire, en perpétuelle reformulation.

Pouvez-vous vous présenter ?   

Je m’appelle Claire Georgina Daudin, je suis artiste plasticienne et je vis à Lyon depuis 2011.

Je m’intéresse aux territoires et à leur mémoire. Je cherche à rendre visible le temps qui passe et son action sur les éléments du paysage construit. J’observe les formes autour de moi, dans la ville et la périphérie : les constructions successives mais aussi les traces de passage dans les lieux en friche, dans les recoins habités, sur les murs. J’essaye de lire dans ces signes et ces matières l’histoire que nous inscrivons dans les endroits où nous vivons. Sur place, je prélève des morceaux de matière et prends des photos. Je travaille ensuite ce matériel à l’atelier.

Je marche beaucoup pour repérer les espaces. J’ai besoin de ce rapport physique au paysage pour l’éprouver dans le corps, avec les sens. Lorsqu’on est en mouvement, la perception des points de vue est en constante évolution : les agencements de construction évoluent et créent des images qui se sur impriment dans la mémoire. J’en garde des traces qui se recomposent et que je dépose sur le papier, dans des grands dessins au fusain ou à la mine de plomb.

Je fais souvent appel aux habitant·es pour compléter ma connaissance des lieux : ce sont elles et eux qui en ont l’expertise, en le pratiquant quotidiennement. Leur regard nourrit ma perception et participe à l’élaboration de récits qui racontent le lieu.

               
Pourquoi avoir répondu à l’appel à créations d’œuvres ?

J’adore observer les vieux murs, leurs inscriptions, la patine des matériaux… Ils racontent beaucoup de choses ! Sur ce qu’ils ont vu, ce dont ils ont été témoins ; les gens qui ont vécu là, les passages qui les ont éraflés, marqués. Ce sont des enregistreurs des événements ; des surfaces sensibles sur lesquelles le cours des choses se dépose.

Je trouve fascinant le processus de réinscription permanent sur les murs. La mémoire se réécrit ; le récit se reforme. Des portions s’effacent, disparaissent. L’histoire d’un lieu est une somme de récits individuels. Tout comme les murs sont une composition faite par l’addition des traces de chacun·e et de l’usure du temps.

Récupérer des morceaux de ces murs est une façon de collecter un trésor à faire parler ! L’histoire particulière du site de l’Autre Soie est un formidable sujet à explorer : une aventure ancienne, qui continue de s’inventer. Avec ces fragments de murs, je vais mettre en forme des morceaux d’histoire, tout en m’inscrivant dans un parcours tissé à plusieurs.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce projet ?       

Le domaine que j’investis recoupe de nombreux champs d’action : l’histoire, l’architecture, l’urbanisme, mais aussi le quotidien, la notion d’ « habiter ». J’apporte des formes sensibles qui contribuent au projet commun initié par le CCO. Selon moi, l’art permet de mieux voir ce qui est là, de manière sensible, franche – comme une intuition, un contact direct avec la matière. Je suis enthousiaste à l’idée de faire part d’une grande aventure partagée !

   
Quel est votre projet de création liée au CCO La Rayonne ?   

Je vais récupérer des morceaux du placoplâtre qui habillaient l’intérieur des logements afin d’y graver des images d’architecture locale passée et présente. Ces morceaux, prélevés dans les anciens appartements, seront chargés de récits passés.

Faire apparaître des images sur ces fragments m’évoque l’émotion qu’on ressent lorsqu’en enlevant le papier peint d’une pièce, on tombe sur des inscriptions anciennes et oubliées : simples calculs de di- mensions, dédicaces ou messages pour le futur. Il se produit une sensation de rencontre fulgurante avec un instant passé, dont la trace est restée enfouie sous la surface de papier, juste là, tout près de nous.

Les dessins des lignes architecturales apparaîtront sur les fragments, se mêlant à la matière usée, aux différentes couches de peinture, papier, plâtre, que je vais gratter plus ou moins profondément.

L’ensemble sera accroché dans le bâtiment historique lorsqu’il sera rénové, comme des surgissements de souvenirs au détour des murs refaits à neuf.

 
Comment s’intégrera l’aspect collectif de ce travail artistique ?       

Avec l’équipe, nous avons invité plusieurs groupes d’habitant·es à s’associer au projet. Je vais leur demander de me guider dans le quartier vers des endroits chers, riches de souvenirs. Je souhaite échanger autour du lien qu’on a avec des endroits en particulier. Il y a un autre aspect qui m’interroge : comment vit-on la transformation de son quartier ? Les immeubles flambant neuf et la reconfiguration des lieux me frappent ; j’aimerais savoir comment les gens qui vivent là s’en accommodent, intègrent ce phénomène.

Pendant nos déambulations, nous observerons ensemble les détails des constructions, les lignes architecturales, et nous prendrons des photos que je retravaillerai en dessin. Ce sont ces images que je graverai sur les fragments de placo : des bribes de vues d’aujourd’hui, à conserver précieusement avant qu’elles ne changent. Chaque instant du présent est précieux ; on ne garde pas tout pour autant, et le processus de tri est une façon de raconter l’histoire. En plus de ces images actuelles, je vais demander aux participant·e·s de me transmettre des photographies du passé du lieu. L’ensemble constituera une collection parcellaire de souvenirs faits d’instants présents.

J’inviterai dans mon atelier lors d’une journée dédiée ceux et celles qui le veulent pour produire leur propre dessin sur un fragment de placo.

   
Un mot sur le projet ou votre vision du projet ?   

J’espère que ce projet contribuera à dresser un portrait du lieu et de son histoire, par petites touches de souvenirs récoltés à plusieurs – un portrait qui complète les récits et les aventures tissées ici. Le support du placoplâtre est fragile, mais l’action collective lui donne sa force. J’aime l’idée que la matière se désagrège, qu’on ne puisse pas tout retrouver, que les bords sont abîmés. Il en est de même pour la mémoire ! Elle se réécrit, se forme en s’associant dans l’échange avec les autres, dans le présent. Nous en détenons tous·tes une part.